Le rôle des différentes fractions de l’UNT
Au début, aucune section de la direction de l’UNT n’a soutenu cette très importante lutte.
Pour commencer, les dirigeants du Front des Travailleurs Bolivariens (FTB), fraction qui a une influence décisive au sein du Ministère du Travail, était opposé au contrôle ouvrier et à l’expropriation. Le Ministère du Travail bloquait toutes les propositions allant dans ce sens.
De son côté, la direction du Collectif des Travailleurs en Révolution (CTR), l’aile de l’UNT animée par Marcela Máspero, s’efforça d’attiser les divisions entre salariés, et tenta même de former un syndicat « jaune » basé sur les empleados, qui refusa de se plier aux décisions des assemblées de travailleurs.
Enfin, les dirigeants de la CCURA, une fraction de l’UNT fondée par Orlando Chirino et Salin Perez, s’opposaient également à l’expropriation. En fait, ils ont été jusqu’à engager des négociations avec un homme d’affaires qui se disait prêt à racheter l’usine – et ce alors qu’elle fonctionnait déjà sous contrôle ouvrier, et que les travailleurs vendaient les sanitaires aux communautés avoisinantes pour maintenir la production !
D’une façon typiquement sectaire, les dirigeants syndicaux de la CCURA expliquaient que Chavez était un bourgeois qui, par conséquent, n’allait jamais nationaliser l’usine, de sorte qu’il ne valait pas la peine de se battre sur une telle revendication. Soit dit en passant, ils défendaient exactement la même position, en 2004, lors de la lutte pour la nationalisation d’Invepal – qui a effectivement été nationalisée.
Les travailleurs rejetèrent ces arguments et, finalement, la direction de la CCURA a accepté les décisions de l’assemblée de travailleurs et a soutenu leur lutte.
D’entrée de jeu, le Freteco apporta son soutien cette lutte et s’efforça de la faire avancer. Le Courant Marxiste Révolutionnaire et la Tendance Marxiste Internationale firent tout ce qui était en leur pouvoir pour la populariser, et mobilisa des soutiens à l’échelle nationale et internationale (voir notamment les articles et la pétition publiés par La Riposte). La campagne internationale Pas touche au Venezuela ! fit un énorme travail de solidarité avec la lutte des Sanitarios. De fait, c’est le travail de la délégation de Pas touche au Venezuela !, au moment des élections présidentielles, qui a permis à cette lutte de bénéficier d’une large couverture médiatique.
L’enjeu majeur était de donner une visibilité nationale à cette lutte, de la lier fermement au cours général de la révolution vénézuélienne – et surtout de l’étendre à d’autres entreprises. Une première manifestation nationale a été organisée, le 14 décembre (voir les photos ICI). La situation ne pouvait pas être plus favorable. A de nombreuses reprises, Chavez avait appelé les travailleurs à prendre le contrôle des usines abandonnées par leurs propriétaires. Son mot d’ordre était : « Usine fermée, usine occupée. » La Ministre du Travail de l’époque, Maria Cristina Iglesias, avait même publié une liste de 1000 usines complètement ou partiellement paralysées – et réitéra l’appel aux travailleurs pour qu’ils les occupent.
Le Freteco proposa à toutes les fractions de l’UNT d’organiser une grande assemblée de délégués syndicaux pour discuter des occupations et du contrôle ouvrier, expliquant qu’une telle assemblée pourrait décider de l’organisation d’une journée d’action nationale sur ce thème. Aucune des fractions ne répondit à cet appel. C’eut été une occasion, pour la gauche de l’UNT, de démasquer les dirigeants de droite. Mais malheureusement, sectarisme a prévalu.
Les mois passèrent, et aucune solution ne se dessinait pour les travailleurs de Sanitarios Maracay, dont la combativité et la détermination ne pouvaient, dès lors, que faiblir.
Sabotage de la bureaucratie
Fin mai, l’Assemblée Nationale suscita l’espoir des travailleurs en demandant que l’entreprise soit déclarée « d’intérêt public », ce qui est généralement une première étape avant la nationalisation. Mais ces espoirs furent douchés pas le nouveau Ministre du Travail, Ramon Rivero, qui déclara que Sanitarios n’était pas d’intérêt public. Or, quelques mois plus tard, Venceramica, une multinationale chilienne concurrente de Sanitarios, fut sollicitée pour livrer des sanitaires dans le cadre d’un plan de logement piloté par le gouvernement !
Les travailleurs furent également réprimés, sur ordre du gouverneur régional, Didalco Boliva, un dirigeant du parti PODEMOS (membre de la coalition gouvernementale). Le 24 avril dernier, alors qu’une délégation de travailleurs de Sanitarios se rendait à Caracas pour participer à une manifestation organisée par le Freteco, la police régionale et la garde nationale les ont attaqués au gaz lacrymogènes et au pistolet à grenaille.
Contre-attaque
Après des mois passés à recevoir, à titre de salaire, 100 000 Bolivars (60 euros) et un carton de nourriture, ils n’ont finalement plus touché que 10 000 Bs et le carton de nourriture. La production a chuté, du fait des difficultés d’approvisionnement en matières premières et autres, jusqu’alors importées, mais aussi faute d’un marché régulier. C’est le moment que choisirent les empleados, appuyés par le ministre du travail et l’ancien propriétaire, pour lancer une contre-offensive. Ils organisèrent une caricature d’assemblée au cours de laquelle ils destituèrent la direction du syndicat et le Comité d’Usine (dont les membres ne furent pas autorisés à prendre de parole). Ils décidèrent également d’accepter de mettre un terme à l’occupation en échange de la vague promesse, de la part du propriétaire, de payer les arriérés de salaires. Mais en fait, il y a peu chance que cette promesse soit tenue.
Les travailleurs de Sanitarios ont fait tout leur possible, dans cette lutte. Ils ont montré qu’ils pouvaient faire fonctionner l’usine sans patron. Tous ceux qui ont visité l’usine, lorsqu’elle était sous contrôle ouvrier, témoignent de l’énorme impact que cette lutte avait sur la mentalité et la vie de ces travailleurs. Mais une telle lutte, si elle reste isolée, sans claire perspective de développement, ne peut être soutenue indéfiniment. De fait, on ne peut pas construire un îlot de socialisme dans un océan de capitalisme. Soit le contrôle ouvrier est un premier pas vers la nationalisation des grands leviers de l’économie et leur intégration dans un plan de production démocratique – soit une défaite est inévitable, à terme.
La responsabilité principale de cette situation à Sanitarios Maracay, retombe sur le Ministre du Travail, Ramon Rivero, qui s’est systématiquement opposé à l’expropriation de l’usine. Mais ils ne fait pas de doute que le rôle joué par les directions des différentes fractions de l’UNT fut, lui aussi, extrêmement négatif.
Il faut tirer toutes les leçons de la lutte courageuse des salariés de Sanitarios. Du fait de la situation révolutionnaire, au Venezuela, cette défaite ne sera probablement qu’un recul temporaire. Que ce soit à Sanitarios Maracay ou dans une autre usine, la lutte pour le contrôle ouvrier émergera de nouveau, comme partie intégrante de la lutte pour le socialisme.
Jorge Martin
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